Korolev et von Braun

Cet article est un compte-rendu de la conférence donnée par Dimitri Lozeve le mardi 8 décembre à Polytechnique, vous pouvez trouver la présentation ici

Aujourd’hui, beaucoup de gens s’intéressent à l’espace, car celui-ci est porteur d’avenir. Cependant, son histoire est elle aussi extrêmement importante. Elle nous permet de comprendre comment a conquête spatiale a été possible, et peut-être de mieux saisir le contexte géopolitique (très riche, comme chacun sait) de la période. D’autre part, elle met en jeu des acteurs aux personnalités très complexes. C’est ce que nous nous sommes proposés d’aborder ici, à travers les deux personnages les plus importants de part et d’autre du rideau de fer : Korolev et von Braun.

Sergueï Pavlovitch Korolev

Jeunesse

Korolev naît en 1907. Très jeune, il se passionne pour l’aéronautique, et oriente donc ses études dans ce sens, où il ira jusqu’à construire un planeur. Dès 1931, il s’intéresse aux propulsions à réaction dans l’aéronautique, ce qui lui vaut un intérêt croissant de l’Armée Rouge pour ses travaux, car chacun pressent que ce nouveau type d’aéronef constituera un avantage décisif dans la guerre qui s’annonce.

Le goulag

Mine d'or dans un goulag de Sibérie

Il commence ses travaux, mais suite à une dénonciation de ses collègues, il suscite la méfiance chez les autorités, qui décident brutalement de l’arrêter et de le déporter au goulag, où il est réduit au travail forcé dans les mines d’or. Quelques années après, l’URSS découvre le potentiel inexploité chez ce scientifique exceptionnel et déplace Korolev dans un centre de travaux forcé pour intellectuels. Là, il crée des avions de chasse (en particulier, des Tupolev) pendant l’essentiel de la seconde guerre mondiale.

Ses travaux s’orientent également naturellement vers les missiles balistiques. C’est au cours de ces recherches que son intérêt pour l’espace grandit.

Les missions spatiales

Le vaisseau Spoutnik 3

Peu à peu libéré du travail forcé, il prend rapidement la tête du programme spatial soviétique après la guerre. Il réalise notamment Spoutnik 1, 2 (emportant la chienne Laïka) et 3 (qui fut un échec).

Il fut surtout un visionnaire, dont les décisions sont extrêmement respectées, y compris au plus haut niveau. Comprenant l’intérêt de la Lune, il envoie les premières sondes lunaires : Luna 1 (qui sera un échec), Luna 2 (qui s’écrase avec succès sur la Lune) et Luna 3 (qui prend les premières photos de la face cachée). Il lance également des idées de programmes spatiaux interplanétaires, notamment pour Mars et Vénus, ainsi qu’un atterrissage sur la Lune et une multitude de satellites météo et espions.

Le lancement de Vostok 1

Korolev lance le premier vol habité avec Vostok 1, qui emporte Gagarine en orbite. Il veut aller plus loin, avec le vaisseau Soyouz, qui serait capable de docking en orbite, afin de permettre la réalisation de missions plus ambitieuses. Mais l’armée coupe court à ses projets : le vol habité est jugé peu utile à l’objectif de défense nationale. Khrouchtchev réclame alors des missions plus sensationnelles, avec un objectif de propagande : Korolev réalisera donc les premiers vols avec plusieurs passagers, dans un vaisseau Vostok élargi.

Korolev meurt en 1966 avant le lancement de la course vers la Lune, dont il a pourtant été un des premiers instigateurs.

Wernher von Braun

von Braun dans son bureau aux États-Unis

Un début de carrière trouble

Wernher von Braun (1912-1977) est le pendant de Korolev, côté américain. Il étudie à la Technische Hochschule Berlin la physique, la chimie et l’astronomie, et développe très jeune un fort intérêt pour le spatial naissant à l’époque. Il est notamment membre du club aéronautique et spatial de son université.

von Braun, un SS convaincu ?

En 1937, il demande à être membre du parti nazi. Plus tard, il mentira aux Américains, en déclarant que les nazis lui auraient demandé de devenir membre en 1939, et que refuser aurait compromis sa carrière et son travail. Cependant, il montre un comportement ambivalent vis-à-vis de l’idéologie nazie. Il n’a pas de scrupules à utiliser le travail forcé pour la construction des V2 (qui ont sans doute tué plus de gens à la construction qu’en explosant…), et il devient membre des SS et 1940, gravissant les échelons d’Untersturmführer à Sturmbannführer, ses explications aux Américains restant plus que douteuses.

Le V2

Le V2

Sa plus grande réalisation dans la période allemande est incontestablement le V2. Cette fusée est révolutionnaire, et influencera les programmes spatiaux américains mais également soviétiques, certains plans ayant été récupérés par l’Armée Rouge lors de la libération de l’Allemagne.

Cependant, le passionné d’espace von Braun ne peut que regretter qu’une telle merveille technologique ne soit utilisée que comme engin de destruction. Après le premier tir sur Londres, qui est un succès total, von Braun se serait exclamé : “the rocket worked perfectly, except for landing on the wrong planet” (“la fusée a marché parfaitement, mais a atterri sur la mauvaise planète”).

Carrière aux États-Unis

En 1945, von Braun et son frère Magnus décident de se rendre aux Américains, apparemment pour des raisons religieuses (l’athéisme des soviétiques les rebutent). Magnus se rend à un soldat américain de passage en ces termes : “My name is Magnus von Braun. My brother invented the V2. We want to surrender” (“Je m’appelle Magnus von Braun. Mon frère a inventé le V2. Nous voulons nous rendre”).

Les Américains, comprenant immédiatement l’énorme avantage qu’un scientifique de talent comme von Braun peut leur apporter dans la guerre froide qui s’annonce avec les Soviets, inventent une fausse histoire, masquant son passé nazi, pour l’accueillir et lui donner la nationalité américaine. Ceci suscite de nombreuses réactions et critiques lorsque ce passé est découvert, notamment de la part de scientifiques eux-mêmes exilés par les nazis, comme Einstein en particulier.

Cependant, von Braun traverse une période difficile : attaqué de toute part à cause de son passé nazi, on lui laisse peu de marge de manoeuvre dans ses projets, alors que son rival Korolev, déjà bien en avance, bénéficie de tout le soutien de l’Union Soviétique.

Un visionnaire

Finalement, la fusée Jupiter C, emportant le premier satellite occidental (Explorer 1) permet à von Braun de montrer son talent.

La station spatiale de von Braun

Il invente également le concept de station spatiale, qu’il décrit avec une structure torique (étonnamment proche des stations spatiales du futur que l’on décrit actuellement…). Ses travaux sur des missions habitées pour Mars, ainsi que ses projets pour une guerre orbitale, font date.

Enfin et surtout, il est le premier à populariser l’idée de voyage sur la Lune, la rendant crédible aux yeux de la population américaine bien avant les discours de Kennedy. Les missions Apollo, envoyées par la fusée géante Saturn V, seront le couronnement de sa carrière.

von Braun et Kennedy devant une fusée Saturn IV

Sources/Pour aller plus loin